Table des matières

L'emploi du générique masculin n'a pour seul but que d'alléger le texte.

Rapport la troupe Alpha-Théâtre

[Voir l'image pleine grandeur] Masque triste et masque sourire.

Une troupe de théâtre dans un organisme d'alphabétisation

La création d'une pièce de théâtre au sein d'un organisme d'alphabétisation regorge d'objectifs à atteindre. Nous avions, pour première mission, de produire une pièce de théâtre conscientisante portant sur la problématique de l'analphabétisme au Québec. Pour une plus grande pertinence, il était important que la Troupe d'Alpha-Entraide soit entièrement constituée de gens aux prises avec cette problématique. Nous tenions donc à ce que ce soit les apprenants d'Alpha-Entraide qui, dans un effort de groupe et avec l'aide d'une professionnelle de théâtre, composent le texte et assurent les rôles de personnages. Dès lors, il s'avérait primordial qu'une série d'ateliers de théâtre et de discussions sur l'analphabétisme soit donnée aux apprenants.

Le rapport qui suit portera sur le déroulement de cette création collective, c'est-à-dire du début des ateliers et des discussions jusqu'aux représentations théâtrales.

Les objectifs individuels et collectifs

L'élaboration de ce projet d'une pièce conscientisante devait d'abord commencer par l'énumération des buts personnels et de groupe des participants. Le premier atelier allait donc porter sur les objectifs que nous devions nous fixer afin de nous garder une ligne directrice tout au long du projet de création. Afin que les apprenants pratiquent l'écriture, ils devaient inscrire sur une feuille cinq objectifs personnels. Pourquoi s'étaient-ils inscrits à ces ateliers et que comptaient-ils apprendre? Par la suite, nous en avons ressorti les points communs et fixé les objectifs du groupe. À quelques reprises, nous nous sommes rapportés à nos objectifs afin de nous les rappeler ou encore les modifier. Voici donc la liste des objectifs collectifs que nous nous étions fixés:

Liste des objectifs collectifs

  • Favoriser l'expression personnel et ce, tant au niveau oral que corporel.
  • Améliorer notre estime de soi et notre confiance en nous-mêmes.
  • Prendre conscience de l'ampleur de nos aptitudes et de nos capacités.
  • Favoriser le développement de notre autonomie.
  • Développer notre créativité et stimuler notre imagination.
  • Améliorer notre capacité d'écoute et d'attention aux autres.
  • Améliorer notre capacité de concentration et notre mémoire.
  • Augmenter notre sentiment d'appartenance au groupe et notre capacité de travailler en groupe.
  • Apprendre à gérer notre stress.
  • Apprendre des autres membres de la troupe en tenant compte de leurs expériences personnelles de vie.
  • Se conscientiser et conscientiser le public au problème de l'analphabétisme.

La liste des objectifs personnels et généraux de la troupe était le premier atelier d'une série de quinze. Les ateliers de formation qui ont suivi portaient sur l'analphabétisme et des notions générales de théâtre.

Le processus de création

  • Ateliers de discussions sur l'analphabétisme
  • Ateliers de formation de théâtre
  • Ateliers d'improvisation
  • Écriture de la pièce à partir des (3) improvisations retenues

Les ateliers de discussion

Les ateliers de discussion servaient à décortiquer la problématique de l'analphabétisme qui allait être le thème principal de la création collective. Comme cette problématique touchait de près tous les membres de la troupe, il s'avérait crucial d'aborder le sujet d'une façon personnelle et collective. Nous devions alors réaliser une série de deux ateliers de discussions.

1. Atelier sur le jeu des mots et des redondances consigne

  • Une série de mots faisant référence à l'analphabétisme étaient disposées sur une table. Chacun des participants, à tour de rôle et en silence, devait choisir trois mots. Par la suite, toujours en relation avec leur problématique, ils devaient expliquer pourquoi ils avaient choisi ces mots et faire un lien avec leur expérience de vie.

Cet exercice avait pour but de faire ressortir d'autres problèmes qu'entraîne souvent celui de l'analphabétisme. De plus, cette discussion servait à dédramatiser leur situation personnelle, en constatant qu'ils n'étaient pas seuls à vivre ces problèmes.

2. Atelier pour faire ressortir les redondances

Le but de ce second atelier était de faire ressortir les mots qui avaient été les plus populaires au cours du dernier atelier. Il y avait une explication au sujet de ces répétitions et nous devions la faire surgir dans notre pièce de théâtre.

Voici quelques répétitions qui ont tracé la fable de notre pièce de théâtre:

  • Pauvreté
  • Isolement social
  • Emplois précaires
  • Organisme d'alphabétisation (amis)
  • Famille (rôle qu'elle joue)
  • Violence

Les ateliers sur les notions générales d'art dramatique

Après avoir discuté de la problématique de l'analphabétisme, de ce qu'elle entraînait comme autres problèmes, et ainsi faire le point sur les expériences personnelles et souvent collectives, nous pouvions désormais passer à la formation de l'acteur et à tout ce qui touchait le théâtre en général.

1. Atelier sur les fonctions d'une troupe de théâtre

Ce premier atelier portant sur la formation d'acteur consistait à enseigner aux membres de la troupe les différentes fonctions reliées au monde théâtral. Il était crucial que chacun des participants connaissent les tâches à accomplir afin que tout se déroule parfaitement et que rien ne soit négligé. Le but de cet atelier formateur était de montrer aux membres l'importance du travail de groupe dans la création d'une pièce de théâtre. Chacun allait devoir trouver son rôle et, pour cela, les personnes auraient à faire référence à leurs aptitudes et à leurs intérêts personnels.

À la fin de cet atelier, les participants ont choisi un ou plusieurs rôles primordiaux à la création collective et c'est en groupe et en sous-groupes que le travail allait débuter. Voici les différentes tâches que nous avons étudiées et parmi lesquelles les participants avaient la liberté de choisir:

  • comédiens
  • scénographes
  • conception des costumes
  • conception des maquillages et coiffures
  • techniciens en sonorisation
  • techniciens en éclairage
  • techniciens de scène
  • écriture du texte

2. Atelier sur le jeu des émotions

Cet atelier était le premier exercice portant sur la formation de l'acteur. Certains des participants qui n'avaient pas choisi d'être acteurs étaient tout de même invités à participer à cet exercice, qui se voulait, d'abord et avant tout, un exercice d'expression des sentiments.

Consignes

Le jeu consistait à choisir au hasard une émotion ainsi qu'un type de personnage. La personne devait dire une courte phrase, préalablement choisie par la formatrice, en empruntant l'émotion et en jouant le type de personnage pigé. La personne devait faire deviner aux autres participants de quelle émotion il s'agissait et quel type de personnage elle incarnait. Par la suite, il était intéressant pour celui ou celle qui avait trouvé de quelle émotion et de quel personnage il s'agissait d'expliquer ce qui lui avait permis de trouver la réponse.

Différentes émotions étaient d'abord inscrites sur des cartons. À tour de rôle, les participants devaient choisir au hasard un carton. Voici les émotions qui étaient inscrites sur les cartons:

  • La colère
  • La joie
  • La gêne
  • La surprise
  • La peur
  • La tristesse

Une autre série de cartons était mis à la disposition des participants où étaient inscrites différentes descriptions de personnages. Encore une fois, les participants, à tour de rôle, prenaient au hasard un carton comprenant, cette fois-ci, un type de personnalité.

En voici quelques exemples:

  • Une vieille au dos rond avec une canne
  • Un grand homme élégant
  • Un petit garçon très stressé

3. Atelier sur le jeu du non verbal

Ce second atelier qui avait trait à la formation d'acteur, consistait à expérimenter l'expression corporelle. D était intéressant de découvrir comment le non-verbal peut être révélateur au théâtre et que souvent le texte est davantage un soutien au corps, bien que l'on puisse penser l'inverse. Souvent, le texte confirme ce que le corps affirme.

Consignes

  • L'atelier consistait à faire deviner, par le biais du mime, des actions qui étaient inscrites sur des cartons.
  • Chacun des participants devait choisir au hasard un carton et mimer ce qu'il y avait d'écrit.
  • Les autres participants devaient deviner de quelles actions il s'agissait et expliquer comment ils étaient arrivés à trouver la réponse.

Il était intéressant que les actions comportent des émotions afin que les participants puissent pratiquer l'expression de ces émotions. Voici quelques exemples d'actions teintées d'émotions:

  • Gagner à la loterie, (surprise et joie)
  • Écrire une lettre d'amour. ( amoureux)
  • Prendre une douche très froide, (surpris et mécontent)

Cet exercice d'expression corporelle par le mime aidait les participants à concevoir l'importance de l'expression gestuelle et faciale dans le dévoilement d'un personnage. D montrait aux participants comment il peut être utile d'observer les comportements gestuels et le faciès d'un personnage, pour vite comprendre que ce qu'il dit n'est pas nécessairement synonyme de ce qu'il pense.

4. Atelier sur la projection de la voix

Cet atelier était un exercice servant aussi à la formation de l'acteur. Cependant, il peut s'avérer un outil intéressant pour quiconque veut perfectionner l'expression verbale. Il était important pour les comédiens de bien maîtriser la parole afin de se faire comprendre lors de la représentation théâtrale. Pour cela, la formatrice proposait aux membres de la troupe une phrase qu'elle écrivait au tableau.

Voici un exemple de phrase:

  • Je m'appelle X et j'aime faire du théâtre.

Consignes

La formatrice proposait une phrase qu'elle écrivait au tableau.

À tour de rôle des participants devaient réciter la phrase en suivant les contraintes données par la formatrice. Voici des indices de contraintes qui aidaient les participants à bien maîtriser leur diction et leur projection:

  • Dire la phrase lentement.
  • Dire la phrase rapidement.
  • Dire la phrase en chuchotant.
  • Dire la phrase en la criant.
  • Dire la phrase avec un crayon dans la bouche.
  • Dire la phrase en pleurant
  • Dire la phrase en étant essoufflé.

Lorsqu'est venu le temps de pratiquer le texte que la troupe avait écrit, il fut intéressant de reprendre les mêmes contraintes mais en récitant le texte. Cet exercice était un bon moyen de voir si les acteurs maîtrisaient leur texte et un moyen efficace de pratiquer la projection et la diction.

Les ateliers d'improvisation

Cette série d'ateliers était sans doute l'une des plus utiles et des plus intéressantes de tous les ateliers donnés. Des séances d'improvisation servaient à créer notre canevas, c'est-à-dire notre idée de base: le scénario. C'est à ce moment que nos ateliers de discussions prenaient une importance particulière. Préalablement, j'avais préparé des thèmes d'improvisation portant sur les discussions que nous avions eues antérieurement. Par la suite, les participants improvisaient, comme bon leur semblaient, sans limite de temps. De ces improvisations ressortaient des idées très intéressantes que nous gardions. C'est par ce procédé que trois idées principales nous ont inspiré un texte de trois tableaux soit une idée provenant d'une improvisation par tableau.

Voici nos trois idées principales

  • Les premières années dans la vie d'une personne ont une importante influence sur son avenir. C'est la socialisation qui trace l'avenir d'une personne. Exemple: La pauvreté bien souvent se transmet de père en fils. Les modèles que sont les parents importent énormément dans le développement d'un enfant. On ne devient pas toujours qui ont voudrait.
  • L'école est un outil nécessaire afin de se tailler une place active dans la société. Pour quelqu'un qui n'a pas été à l'école longtemps, les chances qu'il devienne analphabète sont importantes. De plus, il est difficile de s'insérer dans la société lorsque l'on ne sait pas lire ni écrire. Il est souvent impossible de prendre sa place en tant qu'acteur social. Le décrochage scolaire mène trop souvent à l'analphabétisme.
  • Le mot d'ordre reste le positivisme. Il est important de ne pas s'avouer vaincu. Peu importe l'âge de la personne, il est toujours temps pour elle de changer sa situation. Il est important de toujours se garder le CHOIX. C'est la base de la liberté, et la liberté vient avec la naissance. Plusieurs organismes peuvent aider les gens analphabètes à changer le cours de leur vie. Il est important de donner une importance particulière à ces organismes et d'en faire la promotion. Il faut proposer ce mode d'éducation populaire et permettre à plusieurs personnes de sortir de l'ombre.

Voici un résumé de la façon dont nous avons procédé afin de créer une pièce de théâtre qui allait être conscientisante. Après avoir rassemblé nos idées, nous nous sommes attablés et avons débuté l'écriture des trois tableaux de la pièce. La suite de cette de rédaction nous permettrait de procéder à une nouvelle série d'ateliers complémentaires afin de faire la mise en scène.

La mise en scène

Nous avions la chance, par jumelage, de faire participer une étudiante en théâtre de l'Université Laval qui nous a donné un précieux coup de main pour la réalisation de notre création collective. Étant moi-même finissante en théâtre, nous pouvions monter, ensemble, différents ateliers portant sur l'éclairage et la sonorisation. C'est à l'aide de ces ateliers que les participants ont pu créer les effets sonores et visuels de la pièce.

Autres ateliers de formation

Afin d'alléger la lecture de ce rapport, je ne ferai pas la description complète de tous les ateliers de formation. Cependant, je mets à votre disposition la liste complète des ateliers que nous avons faits, afin de préparer les participants à la création collective.

Des ateliers de formation en éclairage et en sonorisation permettaient aux participants de connaître le fonctionnement de base de ces deux postes, car quelques membres de la troupe assuraient ces rôles. De plus, ils permettaient de concevoir les éclairages. C'est avec l'aimable participation de l'Université Laval que nous avons pu donner cette formation dans l'un des studios du programme de théâtre et avons eu accès au matériel d'éclairage et de sonorisation.

5. Atelier sur la conception des éclairages

Quels éclairages donner à chacun de trois tableaux?
Quelles couleurs allions-nous mettre et pourquoi?
Qu'est ce qu'un léko, une frenelle, une gélatine?

6. Atelier sur la musique et les ambiances sonores visuelles

Quelles sont les musiques qui conviendraient à chaque tableau?
Quelles ambiances voulions-nous recréer?

Les décors

C'est avec des ateliers d'arts plastiques et de conception que les participants ont pu, eux-mêmes, créer de toutes pièces les décors des trois tableaux. Il nous a fallu plusieurs heures de réflexion pour s'arrêter sur une idée bien précise des décors. Vous pourrez, à l'aide de l'enregistrement vidéo, constater tous les efforts que nous avons mis afin de recréer les ambiances voulues.

7. Atelier de discussions et de création des décors

Quelles ambiances voulions-nous recréer?
Quels matériels allions-nous utiliser?
Qui ferait les décors?
Comment allions-nous les disposer sur la scène?
Qui ferait les changements des décors?

Les costumes

8. Atelier de discussions et de création des costumes

C'est avec plaisir que nous avons, tous, consenti à remettre la tâche des costumes à l'une des participantes qui était, de son métier, couturière. C'est après avoir discuté avec les participants des idées qu'elle avait pour la création des costumes qu'elle s'est mise à la tâche. L'enregistrement vidéo vous montrera, encore une fois, le résultat d'un travail minutieux fait par la costumière.

La représentation finale

C'est ensemble que nous avons décidé de faire deux représentations théâtrales. Nous ne savions cependant pas que la pièce aurait un tel succès. Nous avions consenti à faire de la première représentation une sorte de générale afin de se pratiquer devant un public. Ainsi, nous avons réservé cette première à la famille et aux proches des participants. La seconde représentation fût ouverte au public en général, aux organismes communautaires et aux associations et regroupements publics et gouvernementaux que nous avions personnellement invités.

Les deux représentations théâtrales avaient lieu, les 18 et 19 avril 2001, à l'Avant-Scène de la polyvalente Les Etchemins de Charny. Une semaine avant la première, la troupe de théâtre avait installé les décors et débuté les dernières répétitions dans la salle en question. Après cette semaine de pratiques et de préparatifs, nous étions fins prêts pour le grand soir.

Ah! Quelle joie mais surtout quel stress d'entrouvrir les grands rideaux de velours noirs et de constater une salle regorgeant de visages tous impatients de voir le spectacle commencer! Nous, nous étions affairés à l'arrière de la scène à se calmer et à se concentrer. J'allais m'avancer à l'avant de la scène afin de dire le mot de bienvenue, mais je devais avant cela, souhaiter bonne chance à mon gang. Après avoir souhaité, bon théâtre au public, la musique annonçant le début de la pièce se fit entendre et la magie du spectacle s'empara de tous. Le sort en était jeté et le rôle du metteur en scène venait de prendre fin. C'est un élément très ingrat pour le metteur en scène, de ne plus pouvoir dire ni un mot ni un commentaire après que les douze coups de théâtre se seraient fait entendre. Il doit rester là à attendre et s'en remettre entièrement à ses comédiens. Soyez sans crainte, une parfaite confiance régnait en moi et je m'en remettais, rassurée, à mes protagonistes que je savais en pleine possession de leur texte et de leur rôle.

À ma grande surprise, la seconde représentation attira plus de quatre-vingt-quinze personnes. Je vous propose de visionner l'enregistrement vidéo afin de constater la qualité de notre travail. À la fin de cette représentation, nous étions très fiers et satisfaits des efforts que nous avions consacrés à cette pièce. Cependant, cette expérience venait de prendre fin et cela nous rendait un peu tristes et nostalgiques.

L'évaluation de cette expérience

Nous avons eu de nombreuses félicitations pour le grand talent des comédiens qui ont fait de ces soirées des moments magiques. Les costumes ont également soulevé l'admiration et les spectateurs étaient étonnés d'apprendre qu'ils aient été fabriqués à la main par l'une des participantes. Aussitôt la représentation terminée, un professeur d'art dramatique de la polyvalente Les Etchemins de Charny a proposé à la costumière un contrat de couture pour les prochains costumes des pièces de théâtre réalisées par ses jeunes étudiants. La pièce était à peine jouée que, déjà, nous sentions les impacts faire surface.

C'est dans les locaux d'Alpha-Entraide que nous avons décidé de faire une rencontre finale afin d'évaluer notre expérience théâtrale. Nous avons débuté la rencontre en nous félicitant une seconde fois pour le résultat dont nous étions tous très satisfaits. Par la suite, nous avons procédé à un tour de table afin d'entendre les impressions personnelles de chacun des participants. Ce qu'ils avaient à dire sur leur expérience et comment ils se sentaient depuis.

L'un des éléments important de cette dernière rencontre était de revoir les objectifs personnels et de groupe que nous nous étions fixés au départ. Sur ce, chacun croyait avoir rempli ses objectifs personnels et collectifs. D'abord, tous disaient avoir beaucoup travaillé sur l'expression de leur personne, tant orale que corporelle. Certains disaient même s'être trouvé des aptitudes qu'ils ne soupçonnaient pas du tout. Tous se croyaient incapables de retenir autant de texte et se trouvaient étonnés de n'avoir rien oublié durant les représentations. Étant tous très fiers d'eux, ils avaient donc rempli un autre objectif qui était celui d'améliorer leur estime de soi. Ensemble, ils s'étaient, tous, fait confiance et cela avait donné de bons résultats. Sans confiance en soi et en les autres, il est difficile de réaliser des choses et impossible de travailler efficacement en équipe.

L'une des participantes se dit surprise de voir à quel point nous avions été originaux tout au long de la création. Personne n'avait choisi la facilité et tout monde avait fait preuve de créativité. Voilà donc un objectif de plus sur la liste des satisfactions! Les participants devaient de plus gérer leur nervosité avant et pendant la représentation. Les participants se rassuraient entre eux et se calmaient ainsi pour une meilleure concentration.

Un dernier objectif devait être rempli car nous lui accordions une très grande importance. Je parle ici de conscientiser le public à une réalité qui nous concernait tous. Le message avait-il passé? Le public avait-il été troublé par l'étendue de la problématique qu'est l'analphabétisme au Québec? En sortant de la salle, en avaient-ils parlé entre eux? Voulaient-ils vraiment que la situation change? Plusieurs questions intéressantes, mais pour le moins sans réponse, trottaient dans nos têtes. Cependant, je me souvenais qu'une vielle dame m'avait donné ses impressions. Elle m'avait dit avoir beaucoup apprécié la pièce et connaître personnellement des amis analphabètes. Elle trouvait cela très pénible comme situation de vie. Elle me confiait avoir remercier son père de lui avoir permis de s'instruire et qu'il était rare, pour les personnes de son âge, d'aller à l'école très longtemps. Cette femme avait donc eu un esprit critique après la représentation et j'en étais plus que satisfaite.

L'avenir

C'est une semaine après les représentations que les commentaires commençaient à abonder de toutes parts. De bons commentaires! D'ailleurs, le Centre local de développement nous a demandé de faire une représentation pour leur personnel, afin de les conscientiser à la problématique. Quelle bonne nouvelle! Nous avons donc planifié une représentation pour la fin d'août.

Suite au succès obtenu, tous les membres de la troupe étaient d'accord pour que l'on effectue une tournée théâtrale auprès de nos différents partenaires.

L'organisme Alpha-Entraide des Chutes-de-la-Chaudière, dans le cadre du programme Initiatives fédérales-provinciales conjointes en matière d'alphabétisation 2001-2002, a demandé une subvention afin de rendre possible une tournée théâtrale de notre pièce l'ABC du changement.

Tableau 1

[Voir l'image pleine grandeur] Éclairage d'une scène.

Personnages du tableau 1

  • La déesse de l'avenir: la narratrice
  • Zeus: voix préenregistrée
  • La fée du destin
  • L'assistante de la fée du destin
  • Annonceuse télé
  • Danseurs et danseuses

Didascalies

  • La narratrice entre sur scène, dos au public, comme si elle ne l'avait pas vu.
  • Elle tourne lentement sur elle-même.
  • Lorsqu'elle arrive devant le public, elle fait un saut.
  • Elle parle au public.

LA NARRATRICE: Oh! mon Zeus, je ne vous avais pas vu! J'arrive d'un sommet bougrement important. De la plus haute importance. Peut-être aimeriez-vous que je vous explique de quel sommet important j'arrive à l'instant?

LA VOIX DE ZEUS: Hé! Déesse de l'avenir, le temps passe! Parle, je t'écoute. Sois brève. Ne sois pas comme le dieu de la politique qui parle sans arrêt et dont les paroles sont vides de sens. Allez, raconte de quel sommet tu arrives et ensuite viens me voir, il y a plein d'humains sur Terre qui se demandent où est passé leur avenir.

LA NARRATRICE: (Lorsqu'elle parle à Zeus, elle le regarde et imite un soldat) Oui, chef! (Maintenant, elle parle au public.) Bon, alors je reviens d'un important rassemblement de tous les dieux et déesses de la terre, ou plutôt du ciel, et nous avons parlé de l'avenir des humains... C'est que ça ne va pas très bien. Vous, vous ne le savez pas, mais nous, nous sommes au courant.

LA VOIX DE ZEUS: Déesse de l'avenir, allez droit au but, s'il vous plaît!

LA NARRATRICE: Oui bon, d'accord, d'accord! En fait, c'est que nous nous sommes trompés. Que voulez-vous, l'erreur est déesse! Nous vous avons toujours dit que c'est nous qui nous occupions de tout ce qui se passait sur Terre; Éole fait naître le vent, Athéna déclenche les guerres, Aphrodite s'occupe des amoureux. Et quand les gens ont un bon avenir, c'est grâce à mes forces, et si d'autres gens n'ont pas un bon avenir, bien c'est encore grâce à mes forces. Donc, nous n'avons plus aucun contrôle sur vous, petit peuple de la Terre. Bon, c'est dommage que vous le sachiez maintenant, mais que voulez-vous, on vient de l'apprendre. Maintenant, il faut qu'on restructure tout en haut! D faut couper des postes! D'ailleurs, quelques-unes des petites fées que j'avais embauchées pour distribuer le destin seront «slaquées»! Les déesses que je garderai auront comme simple tâche l'ouverture des dossiers des nouveau-nés. Que voulez-vous, c'est ça la bureaucratie! Il faut faire avec! Les fées à ma charge feront simplement la liste des éléments importants pour le bon développement des nouveau-nés. Vous savez, ce que ça prend à un enfant pour partir du bon pied.

Une annonceuse arrive soudain sur scène pour exécuter une annonce publicitaire en chœur avec la narratrice.

L'ANNONCEUSE TÉLÉ ET LA NARRATRICE: Pour ensuite avoir un avenir intéressant, un avenir qui vous plaît en même temps, faites-vous confiance!

LA VOIX DE ZEUS: (En leur coupant la parole.) Déesse de l'avenir, montre-leur pour une dernière fois comment les fées distribuent l'avenir.

LA NARRATRICE: (À Zeus.) Mais quelle excellente idée CHEF!!! Chef, que feriez-vous si je n'étais pas là? À qui donc diriez-vous toutes ces bonnes idées?

LA VOIX DE ZEUS: Déesse de l'avenir, passez donc aux actes et cessez de vous prendre pour la déesse de la stupidité.

La musique commence...

LA NARRATRICE: (Au public) Mesdames, messieurs, vous verrez sous vos yeux la grande fée du destin. Voyez comment elle distribue l'avenir, voyez avec quoi prend forme la vie. (Elle sort par les coulisses.)

La fée du destin entre sur scène en évoluant sur le rythme de la musique, distribuant les éléments aux bébés par l'entremise de sa baguette magique.

Les danseurs et danseuses viennent ensuite rejoindre la fée du destin et se mettent à danser, sous l'orchestration de la fée, autour d'un arbre géant où, à tour de rôle, ils déposeront chacun leur élément:

  • une pomme qui symbolise une bonne alimentation,
  • une maison qui symbolise le foyer de l'enfant,
  • la lettre «A» qui figure une éducation de qualité,
  • un cœur qui symbolise l'amour (réseau primaire),
  • un petit bonhomme pour dessiner une famille (réseau social).

Entre l'assistante qui va rejoindre la fée du destin qui est déjà sur scène.

LA FÉE DU DESTIN: Assistante! assistante! Ah! j'ai justement besoin de tes services afin de prendre en note ce que j'ai distribué comme éléments aux nouveau-nés. Mais, je ne comprends pas pourquoi il ne me reste pas de quoi distribuer un avenir convenable pour tout ce beau monde. Il me manque plein de ci, puis de ça, et puis ici je n'ai pu en donner qu'à un seul bébé. C'est un peu frustrant pour les autres, vous ne croyez pas?

L'ASSISTANTE: Mais ma fée, n'oubliez pas qu'il y a eu des coupures dernièrement. C'est sans doute pour cela qu'il nous manque plein d'éléments importants pour le bon développement de ces enfants.

LA FÉE DU DESTIN: (Elle parle en pleurant) Ah non! j'avais oublié cette atroce nouvelle. (Elle se ressaisit) Et mon poste à moi, qu'est ce que je vais devenir? J'ai une famille à nourrir, mmmoi! (En regardant son assistante...) Je n'ai pas petit mari à la maison, mmmoi! Je vais nourrir mes enfants avec des pelletées de nuages peut-être? Mais les Dieux sont tombés sur la tête, comment peut-on garantir l'avenir de ces enfants?

L'ASSISTANTE: Ne paniquez pas ma fée, les humains ont été témoins de cette dernière distribution que vous venez de faire et nous allons leur montrer comment nous faisons l'ouverture des dossiers. Par la suite, ils sauront comment faire pour donner à leurs enfants toutes les chances possibles pour être heureux dans la vie.

LA FÉE PU DESTIN: Ah bon, tu vois des humains toi! Où ça?

L'ASSISTANTE: (En désignant le public.) Mais ma fée, devant vous! Ma fée, vous devriez mettre vos lunettes. Je crois que ça vaudrait mieux pour vous, et aussi pour les nouveau-nés.

LA FÉE DU DESTIN: (Elle met ses lunettes et fait un saut lorsqu'elle voit le public) Ah! Je ne vous avais pas vu. Vous êtes là depuis longtemps? Vous m'avez vu pleurer? Ah oui! Bien, si possible n'en parlez pas aux dieux.

L'ASSISTANTE: Et pour quelle raison ne voulez-vous pas que l'on sache que vous avez pleuré?

LA FÉE DU DESTIN: (Elle hésite à parler.) Parce que...

L'ASSISTANTE: Parce que qqquoi? Seriez-vous un petit peu orgueilleuse, ma fée?

LA FÉE DU DESTIN: Mais pas du tout, pas du tout, pas du tout, du tout, du tout, tout, tout, tout. C'est plutôt que le dieu de la pluie serait sans doute pas content que je lui pique son boulot. Il m'a déjà fait savoir que lorsque je pleurais sans cesse, ça lui ôtait des heures sur sa paye. Vous comprenez?

L'ASSISTANTE: Bon, bon, passons à l'ouverture du premier dossier.

LA FÉE DU DESTIN: (Elle se justifie et panique.) Je vous avertis tout de suite, j'ai manqué de «stock»! Mais j'ai fait ce que j'ai pu. C'est pas facile en temps de récession. Y faut se serrer la ceinture, en mettre moins à une place, plus à l'autre... Faire preuve d'imagination quoi!

L'ASSISTANTE: Ça suffit, ça suffit ma fée! Êtes-vous en train de virer folle, ma foi? Voyons ce que vous avez pu faire avec ce que vous aviez, et cessez de culpabiliser de la sorte.

LA FÉE DU DESTIN: Bon, bon, bon, bon, ça va, ça va! Passons au premier nouveau-né. Lui, tout est parfait, tout est parfait! D'un père ingénieur et d'une mère au foyer qui saura être douce pour lui. En excellente santé, un environnement parfait pour bien grandir et apprendre. On lui promet un grand avenir! AU SUIVANT!!!

L'ASSISTANTE: Vous avez forcé la dose, ma fée! AU SUIVANT!!!

LA FÉE DU DESTIN: Ce nouveau-né jouira aussi de bons parents. Cependant, les deux travaillent pour arriver. Une maison, beaucoup d'amour, une famille unie. C'est pas beau tout ça? AU SUIVANT!!!

L'ASSISTANTE: Pardon ma fée, je ne voudrais pas me mêler de ce qui ne me regarde pas, mais vous n'oubliez pas quelque chose de très important?

LA FÉE PU DESTIN: Parlez-vous de sa santé physique qui a été un petit peu escamotée, assistante? Mais je n'avais pas le choix, il ne m'en restait que deux en bonne santé. (Elle se met à jouer avec les lettres qui sont dans le berceau.) Mais, mais croyez-moi, il sera intelligent, très intelligent. Je lui en ai mis beaucoup, beaucoup. Pour compenser, vous voyez?

L'ASSISTANTE: Oui, mais ma fée, comment va-t-il pouvoir aller à l'école comme tous les autres enfants de son âge, avec une santé si fragile? L'hôpital, la maison, l'école, l'hôpital, la maison, l'école... C'est très dur pour un enfant, vous savez!

LA FÉE DU DESTIN: Je le sais, je le sais très bien MADAME L'ASSISTANTE!!! Mais je n'ai pu faire autrement. Il a quand même beaucoup d'amour de la part de ses parents, c'est pas donné à tout le monde, ça! Y faut pas être trop difficile, surtout pas dans les temps durs! AU SUIVANT!!!

L'ASSISTANTE: D'accord, mais ne vous fâchez plus. Je n'aime pas cette ambiance de travail qui me stresse. Vous savez le stress cause des ravages au corps humain. Tenez ma grand-mère, elle...

LA FÉE PU DESTIN: (Elle lui coupe la parole.) Assistante, laissez votre grand-mère là où elle est, et reprenons notre travail. Troisième bébé. Bon lui, je suis désolée mais j'ai manqué de mère, alors il n'en aura pas. Soyez sans crainte, il lui reste quand même un père. Je suis aussi désolée mais cet enfant aura sans doute des problèmes de motivation. J'ai manqué de concentration, ça peut arriver à tout le monde! Cependant son père aura assez d'argent pour payer la nourriture, le logement et les transports.

L'ASSISTANTE: C'est tout? Pas plus d'argent que ça? Mais pauvre enfant, comment il va réussir dans la vie? Pas d'argent, puis des problèmes de motivation en classe! J'espère qu'il a un père patient au moins!

LA FÉE DU DESTIN: Mais oui, mais oui... Ne vous en faites pas, je veillerai sur lui comme la mère qu'il n'a pas. Mais pour les difficultés scolaires qu'il aura, je ne sais pas si je pourrai faire quelque chose. Nous verrons! Bon, je crois que nous pouvons y aller maintenant. Laissons le temps faire les choses. C'est l'heure de la pause-café, assistante!

Tableau 2

[Voir l'image pleine grandeur] Éclairage d'une scène.

Personnages du tableau 2

  • Roger: le père, ouvrier
  • Emmanuelle: la fille, étudiante
  • Annonceuse télé
  • Garçon et fille analphabètes
  • Danseurs et danseuses

Didascalies

  • Les danseurs et danseuses entrent sur scène et se placent de façon à former une chaîne de montage, une chaîne de productivité.
  • Roger arrive ensuite, «punche» et va se placer au bout de la chaîne de montage.
  • Lorsque la musique se termine, Roger, les danseurs et danseuses retournent «puncher» et quittent la scène.
  • La lumière s'ouvre sur l'autre partie de la scène.
  • Emmanuelle est assise sur un fauteuil en train de regarder la télévision.
  • Roger entre dans le salon et s'assoit sur le fauteuil à côté de sa fille.
  • La télévision est allumée.

ROGER: Bonjour ma fille, tu as eu une belle journée à l'école?

EMMANUELLE: Eh... oui, oui! Une journée comme les autres. Rien de nouveau sous le soleil. Et toi, ta journée?

ROGER: Une journée très ordinaire ma fille. Comme toutes les autres journées qui commencent et se terminent de la même façon. Pis ça, depuis 20 ans. Mais ça va. S'il vous plaît, lève donc le volume que j'écoute les nouvelles.

Emmanuelle augmente le volume de la télé.

Une annonceuse entre sur scène, comme si elle sortait du téléviseur.

ANNONCEUSE TÉLÉ: Bonsoir et bienvenue au téléjournal de fin de journée. Aujourd'hui, un sujet dont on entend régulièrement parler depuis quelques années au Québec. Un sujet qui inquiète et dérange les concernés. Néanmoins, un sujet qui rend sourd les personnes qui, face à cette problématique, préfèrent s'en écarter et ne pas agir. Nous parlons là du décrochage scolaire. Pourquoi cette problématique prend-elle tant d'ampleur au Québec? Pourquoi tous ces jeunes sont-ils démotivés à un point tel qu'ils préfèrent un avenir précaire plutôt que stable et valorisant? Des statistiques stupéfiantes viennent alourdir le constat d'une jeunesse démotivée. Nous vous en reparlerons dans le courant de la soirée.

L'annonceuse quitte la scène.

EMMANUELLE: Toujours les mêmes problèmes qu'on entend aux nouvelles. C'est plate à regarder pis c'est décourageant.

ROGER: Moi, je ne comprends pas les jeunes d'aujourd'hui. Ils ont la chance de se bâtir un avenir solide en s'éduquant comme y faut, pis ils lèvent le nez là-dessus. Y faut dire aussi que les parents ont juste à être plus fermes, plus stricts. «Tu vas à l'école pis c'est comme ça!»

Le téléphone sonne, Roger va répondre.

ROGER: Oui, allô! [...] Oui, c'est moi. [...] Ah! Bonjour Madame la Directrice. [...] Oui, elle est ici avec moi. [...] Comment ça absente depuis une semaine? [...] Non, elle n'est pas malade du tout! Bien, merci de m'avoir prévenu et soyez certaine qu'elle sera guérit pour demain matin![...] Merci encore et bonne soirée!

EMMANUELLE: Je vais t'expliquer papa, je vais tout t'expliquer, assieds-toi.

ROGER: (Avec un air furieux.) Une semaine d'école de manquée ma fille! Veux-tu bien me dire à quoi t'as pensé? Es-tu en train de me dire que t'as lâché l'école sans en parler à ton père?

EMMANUELLE: Écoute-moi s'il te plaît! Oui, j'ai arrêté l'école sans t'en parler parce que je savais que tu ne voudrais pas. Je ne suis plus capable d'y aller. Ça ne me sert à rien, j'apprends rien là-bas. De toute façon, tout le monde sait qu'on peut se trouver une «job» sans secondaire cinq. Tout le monde sait aussi que les livres pis l'argent «ça pas rapport»!

ROGER: Comment ça les livres puis l'argent n'ont «pas rapport»? T'es-tu en train de me dire que savoir lire pis écrire ça aide pas à gagner de l'argent? Ben j'ai des nouvelles pour toi ma petite fille, l'instruction c'est très important pour se tailler une place dans la société.

EMMANUELLE: Tu peux bien parler toi, tu m'as dit que t'avais arrêté l'école à l'âge de 13 ans. Pis aujourd'hui tu travailles pareil. Ben moi aussi je vais faire ça. Tu pourrais dire à ton patron qu'il m'engage. Tu le sais que je suis vaillante, tu pourrais lui en glisser un mot.

ROGER: Je doute pas de tes qualités ma fille, mais tu vas retourner sur les bancs d'école et pas à l'usine comme ton père. Je ne t'en ai jamais vraiment parlé, mais ce n'est pas évident de travailler à l'usine pour à peine de quoi se nourrir. Pis dis-toi que le fait d'avoir abandonné l'école à 13 ans n'aide pas ma cause. Y a bien des choses que je ne connais pas, pis que si je les connaissais ma vie serait plus facile. Je pourrais prendre une meilleure place dans la société. Si j'avais été à l'école comme ben du monde je saurais lire pis écrire «astheure»! Là, j'ai de la difficulté à lire un menu de restaurant qui a plus de quatre lignes. J'aimerais ça pouvoir t'aider dans tes devoirs, quand tu comprends pas, mais je comprends encore moins que toi.

EMMANUELLE: T'es-tu en train de me dire que tu ne sais pas lire ni écrire, papa? T'as quand même été à l'école jusqu'à 13 ans! C'est assez pour savoir lire et écrire.

ROGER: J'y allais pas tout le temps. Des fois, je manquais une semaine, pis deux même, parce que mon père voulait que je reste l'aider à la ferme. Je vais te dire que j'avais du mal à rattraper les autres. Pis à 13 ans, je suis rentré à l'usine. J'ai dû arrêter l'école. À l'usine, ils te font ni calculer ni lire, pis encore moins écrire. Aujourd'hui, j'ai 45 ans, pis ça fait longtemps que j'ai révisé mes règles de grammaire. J'ai tellement honte des fois, pis tellement de misère à lire, que j'ose plus sortir de chez-nous. Je n'ai rencontré personne d'autre depuis la mort de ta mère, j'ai bien trop honte. Ça fait que tu vas retourner à l'école dès demain matin, je n'ai pas envie qu'il t'arrive la même chose qu'à moi.

EMMANUELLE: Comment ça se fait que je ne m'en suis jamais rendue compte? Faut ben être aveugle pour pas reconnaître quelqu'un qui est comme toi. Excuse-moi de dire ça comme ça papa.

ROGER: Non, ça va. Je vais te dire, quand t'as honte de quelque chose, tu t'arranges pour que personne le sache. Tu te trouves des trucs, pis tu sors le moins possible de chez-vous. Tu t'isoles tranquillement pas vite. Mais là, ma fille, je sais peut-être pas lire, mais je suis pas fou non plus. Je me rends compte que tu essaies de changer de sujet. On parlait de toi pis de ta démotivation. Tiens, avec un mot long comme ça, on croirait pas que je sais pas l'écrire! (Les deux rient d'un rire jaune.) Farce à part, c'est pas sérieux cette idée de décrocher de l'école?

ANNONCEUSE TÉLÉ: Au Québec, 19 pour cent de la population éprouve de sérieuses difficultés en lecture et en écriture. Plus de 900,000 Québécois. De ce nombre, 300,000 sont complètement analphabètes, c'est-à-dire qu'ils sont incapables de lire et d'écrire, et 600,000 peuvent tout au plus repérer un mot familier dans un texte simple. 20 pour cent de la population possède moins de 9 années de scolarité et pourrait, tôt ou tard, avoir besoin d'aide en alphabétisation. Sur une population totale de 7 millions, c'est plus d'un million et demi d'individus. D'autre part, l'analphabétisme entraîne de lourdes conséquences sur la vie de ces personnes: pauvreté, isolement, difficultés à trouver du travail et à poser plusieurs gestes quotidiens.

EMMANUELLE: J'ai 14 ans, je sais lire et écrire puis je vais toujours le savoir.

ROGER: Peut-être mais, de nos jours, l'école est obligatoire jusqu'à 16 ans, pis c'est pas pour rien ma fille. Souvent les employeurs exigent un secondaire cinq. T'as la chance de pouvoir y aller, vas-y donc. Montre-moi que t'es capable! Y faut que tu trouves ta motivation quelque part. Y doit bien y avoir quelque chose que tu veux faire dans la vie? Pis je dis pas si t'avais des difficultés à l'école, là je pourrais comprendre pourquoi t'es écœurée d'y aller, mais les profs disent que tu réussis bien.

L'ANNONCEUSE TÉLÉ: Les jeunes analphabètes ont tous éprouvé des difficultés dès leur début scolaire. De plus, les données les plus récentes indiquent un taux de décrochage scolaire de l'ordre de 35 pour cent chez les jeunes du secondaire, décrochage qui touche davantage les garçons que les filles. Retards académiques, mauvaises notes et échecs répétés, voilà les principales raisons qui poussent les jeunes à abandonner leurs études. Ceux-ci perdent alors toute confiance en eux et développent un sentiment très fort d'infériorité et d'impuissance.

Une discussion s'installe entre deux analphabètes qui avaient des difficultés scolaires.

GARÇON ANALPHABÈTE: J'comprenais jamais rien. Quand j'arrivais pour faire mes devoirs, mes parents essayaient bien de m'expliquer, ça servait à rien; j'comprenais pas plus qu'à l'école. Me concentrer pis apprendre, écouter le prof, ce qu'il disait, c'était quelque chose. J'étais pas capable de rester à ma place pis d'écouter, j'étais pas mal hyperactif. J'bougeais tout le temps, y avait un petit bruit qui s'passait, fallait que j'regarde c'était quoi. On aurait dit que ça voulait pas rentrer dans ma tête; comme si j'étais con! J'étais aussi toujours porté à faire autre chose. Chus un gars ben nerveux, pis avec un défaut de langue en plus; des fois, quand je parle, j'bloque pis j'bégaye.

FILLE ANALPHABÈTE: Là-dedans, y avait du monde un peu sauté sur les bords qui «pitchait» des effaces, des crayons, même des chaises. Ça pensait juste à se battre. Ça niai sait trop dans les classes, pis j'aimais pas ça. Moi, j'disais: On est là pour apprendre, on n'est pas là pour niaiser. En cheminement particulier, dans ces groupes-là, on niaise plus qu'on apprend.

EMMANUELLE: T'es drôle, tu dis de pas me décourager et de m'accrocher à quelque chose que j'aimerais faire plus tard dans la vie pis toi, tu te caches plutôt que de changer les choses qui te font honte.

ROGER: C'est pas évident pour moi de débarquer dans une école pour analphabètes pis de dire: «Bonjour, je m'appelle Roger pis y faut m'aider»!

EMMANUELLE: J'ai une idée, tu t'inscris à un organisme d'éducation populaire pis moi, en échange, je retourne à l'école de pied ferme. Qu'en penses-tu?

ROGER: Oui, je veux bien essayer; après tout j'dois pas être le seul dans cette situation. Mais où je vais aller pour apprendre?

Tableau 3

[Voir l'image pleine grandeur] Éclairage d'une scène.

Personnages du tableau 3

  • Roger: père, ouvrier
  • Barbara: enseignante
  • Nicole: apprenante de 45 ans
  • Déesse de l'avenir: la narratrice

Didascalies

  • La scène se déroule dans un organisme d'alphabétisation. Les comédiens sont assis dans le public tout au long du tableau.
  • C 'est la journée de la rentrée.
  • Certaines personnes se retrouvent, d'autres arrivent pour la première fois.
  • L'enseignante accueille Roger à la porte et lui souhaite la bienvenue.
  • Roger va ensuite rejoindre les autres dans la salle.

ROGER: Bonjour, je m'appelle Roger, pis il faut m'aider.

ENSEIGNANTE: Bonjour! Moi, c'est Barbara, puis on est là pour ça! Viens t'asseoir avec la gang. Alors, bonjour tout le monde. Aujourd'hui, c'est la journée de la rentrée, donc ce serait important de faire un premier tour de table pour se connaître un peu. Avant de commencer, peut-être y a-t-il quelqu'un qui aurait une question à poser?

Roger lève la main et parle à la classe qui est le public

ROGER: Oui, moi! Je me demandais si ça dérange que je sache pas vraiment lire pis écrire. J'voudrais pas vous ralentir dans vos leçons.

NICOLE: Comment ça nous déranger? Ben voyons! Moi, ça fait 3 ans que je viens ici, pis quand je suis entrée, la première fois, je te dis que mon français faisait «dur en tabarnouche». Un Berger anglais lisait mieux le français que moi!

BARBARA: Ça prend une première fois. Eh, eh... Votre petit nom, c'est quoi déjà?

ROGER: Moi, c'est Roger.

BARBARA: Roger, ici, chacun va à son rythme. D y a des niveaux de cours adaptés à tout le monde. Et il suffit d'en faire un à la fois. Tu vas voir, je vais tout t'expliquer après le tour de table. Alors qui veut bien se présenter en premier?

Nicole se lève et parle à la classe

NICOLE: Moi, je veux bien. Je m'appelle Nicole pis ça fait 3 ans que je viens ici tous les lundi, mardi, mercredi et jeudi de la semaine. Pis j'aime ça ben gros. J'ai 45 ans, je n'ai pas de mari, pas d'enfant non plus, pis j'en veux pas! C'est tout ce que j'ai à dire.

BARBARA: J'aimerais ça que tous, vous me donniez une idée de cours que vous aimeriez avoir à votre horaire.

NICOLE: Ben moi, j'aimerais ça avoir des cours d'ordinateur, pis aussi des cours d'Internet, parce que moi, j'ai des amis qui ont Internet pis j'aimerais ça leur écrire des petits mots.

Barbara prend les choix de cours en note sur le tableau.

BARBARA: Merci Nicole, c'est une bonne idée! Je vais l'écrire au tableau. Ça tombe bien parce que nous avons justement reçu une subvention pour l'achat de trois ordinateurs. Passons alors à notre nouveau venu, Roger.

ROGER: Moi, j'ai décidé de venir suivre des cours de français parce que j'étais tanné de ne pas pouvoir lire. Y a toujours quelque chose d'écrit partout. Quand c'est pas après une boîte de céréales, c'est après une pancarte dans le chemin ou à la télévision. À part ça, j'ai une fille qui va à l'école secondaire. Pour le cours, pourvu qu'il y ait des leçons de lecture, d'écriture pis des cours de calcul, moi, je vais être ben content. Peut-être des cours pour me dégêner un peu, mais je ne dois pas être à la bonne école pour ça.

NICOLE: Ben oui, tu es au bon endroit. L'an passé, il y avait une formatrice qui donnait des ateliers de confiance en soi. Moi, ça m'a aidé à me dégêner et à parler quand j'en avais envie.

BARBARA: Tu as raison, Nicole, mais il y a aussi les ateliers de théâtre, avec Ginette et Claudette, qui peuvent te donner un coup de main. En plus, c'est bon pour la créativité, la concentration et la mémoire.

ROGER: Mon dieu, mais il y en a combien des cours comme ça? Dites-moi pas que vous allez aussi m'apprendre à tricoter? Si ça vous dérange pas, je vais sauter mon tour pour celui-là. Mais pour celui sur l'ordinateur, je ne dis pas non. Depuis le temps que ma fille me parle des trucs qu'elle fait sur l'ordinateur de son école, je vais enfin réussir à comprendre ce qu'elle me dit.

BARBARA: Je suis certaine que tu arriveras à la comprendre et même à l'aider, qui sait? Bon, j'aimerais, avant que l'on prenne une pause, vous parler d'un grand rassemblement qui se fera dans trois mois. C'est le rassemblement de tous les organismes d'alphabétisation populaire, membres du RGPAQ, de la région de Québec. Qu'en pensez-vous? L'union fait la force!

ROGER ET NICOLE: C'est quoi le RGPAQ?

BARBARA: C'est le regroupement des groupes populaires en alphabétisation du Québec. Nous nous rassemblerons afin d'échanger sur ce qui se passe dans chacun des organismes. Je crois que ce serait un excellent moyen pour apprendre des autres groupes et voir comment, eux, ils fonctionnent. Cela nous permettrait également de connaître de nouvelles personnes qui vivent des expériences semblables aux nôtres. En tout, il y aura: Alpha-Entraide des Chutes-de-la-Chaudière, Alpha des Etchemins, Clé en main, Atout-Lire, Montmagny Nord, etc. J'espère que l'idée vous plaira et que vous viendrez en grand nombre. En attendant, allons prendre une pause-café, nous reprendrons dans quinze minutes pour discuter des heures de cours. (Elle s'apprête à partir mais revient aussitôt sur ses pas.) Ah oui! Je tenais à vous dire que nous offrons aussi des cours le soir pour ceux qui ne sont pas disponibles durant la journée.

Barbara sort, puis entre la déesse de l'avenir.

DÉESSE DE L'AVENIR: Tabarnouche, il y a du monde ici ce soir! Je vous regardais d'en haut et je vous dis pas à quel point je suis étonnée de voir que vous avez pas du tout besoin de mes services. Je vous l'avais dit que vous étiez capable de provoquer vous-même votre destin. Bon bien je vais en profiter pour donner une retraite anticipée à ma fée, puis partir en Jamaïque ou au Brésil, je le sais pas encore. Mais avant de quitter, j'aimerais juste vous rappeler que si un jour vous vous demandez à quoi rime votre vie, ne restez pas sans réponse. Chacun de vous a une mission bien précise sur la Terre et c'est à vous de la trouver. N'oubliez pas que vous avez toujours la liberté de changer le cours de votre vie! Et maintenant, amusez-vous!

Crédits

Idée originale
La troupe Alpha-Entraide

Assistance à l'écriture
Catherine Pelletier
Laurence Tanguy

Révision linguistique
TréMa révision-correction

Déposé le 22 juin 2001,
au Centre de l'éducation des adultes et de condition féminine (CDEACF).

CDEACF
110, rue Ste-Thérèse, bureau 101
Montréal (Québec)
H6Y IE6

Alpha-Entraide des Chutes-de-la-Chaudière
3493, avenue des Églises
Charny (Québec)
G6X 1W5