L'éduction des adultes : réalité moderne

par Claude Ryan

Montréal, octobre 1957.

Présentation

L'Institut Canadien d'Education des Adultes est heureux de présenter au public la première d'une série de publications des­tinées à mieux faire connaître l'éducation des adultes dans notre milieu.

Force sociale relativement jeune, l'édu­cation des adultes connait, ces années-ci, un essor considérable. Au moment où le grand public paraît disposé à l'accueillir favorable­ment, l'éducation des adultes a la redoutable responsabilité de se définir de façon suffi­samment rigoureuse pour ne pas risquer d'être emportée dans la popularité facile.

Tel est le sens de la présente brochure. M. Claude Ryan, président de l'Institut Ca­nadien d'Education des Adultes, esquisse à grands traits les origines, les buts, l'esprit, la pédagogie et l'organisation de l'éducation des adultes.

Le présent texte fit d'abord l'objet d'une leçon donnée par l'auteur à la XXXIIIe Ses­sion des Semaines Sociales du Canada. De nombreuses retouches furent apportées au texte original afin de le rendre accessible à un public plus large.

On trouvera, à la fin, une Bibliographie commentée. Cette Bibliographie a été pré­parée par l'auteur en collaboration avec M. Napoléon LeBlanc, directeur du Centre de Culture Populaire de l'Université Laval.

Une réalite nouvelle

Un homme d'affaires canadien était récemment invité à prêter son concours à une campagne en faveur de l'éducation des adultes. Son premier mouvement fut de hausser les épaules et de refuser. "L'éducation, n'est-ce pas une question qui concerne l'en­fance et la jeunesse? Il nous en coûte déjà assez cher de soutenir écoles, collèges, universités. Faudra-t-il maintenant parler aussi d'éducation des adultes?"

La réaction de cet homme d'affaires était franche et directe. Dans sa dureté extérieure, elle était plutôt une invitation à une explication. Pressé de questions, cet homme d'affaires admit que lui-même avait déjà suivi des cours du soir; il avait entendu et vu à la radio et à la télévision nombre d'émissions comme : "Les Idées en Marche", "Le Ciné-Club", "Le Choc des Idées; il était membre actif d'une Chambre de Commerce, soucieux de colla­borer à l'éducation de ses membres. Comme un grand nombre de ses concitoyens, il avait été en contact avec la chose, mais il en ignorait le nom, la nature, l'origine, l'esprit.

Grâce à des contacts comme celui qui vient d'être cité, l'é­ducation des adultes est en train de devenir, au Canada, une réalité mieux connue et appréciée. Il en est de plus en plus ques­tion à la radio et à la télévision, dans les milieux d'affaires et d'enseignement, dans les mouvements sociaux. Les citoyens réa­listes et soucieux du progrès de notre pays constatent de plus en plus que, loin de se terminer à la sortie des études, avec la con­quête d'un diplôme ou avec l'obtention d'une loi sociale, l'é­ducation des personnes et des groupes est une expérience jamais terminée. Elle commence à la naissance et se poursuit jusqu'à la mort. Cette découverte, écrit un auteur américain, Howard Kempfer, "est le développement le plus significatif qui se soit produit dans tout le domaine de l'éducation depuis le début du XXe siècle"1

Par l'éducation des adultes, des milliers de Canadiens accè­dent chaque année à une conscience plus aiguë de leurs responsa­bilités professionnelles, familiales, civiques, religieuses. Dès les premières années de son existence, l'UNESCO réservait, dans son organisation, un département spécialement consacré à l'éducation des adultes.

Un phénomène aussi important mérite une étude attentive. Pour être compris, il demande à être examiné tour à tour dans son origine, dans sa nature, ses buts, ses caractères et son esprit, et enfin dans son organisation pratique.

Origine de l'éducation des adultes

La plupart des articles et ouvrages consacrés à l'éducation des adultes présentent cette dernière comme le résultat de plu­sieurs faits qui ont caractérisé depuis un siècle la marche de la civilisation.

Progrès général de l'éducation organisée

Le progrès de l'esprit démocratique, trait dominant de notre époque, s'est accompagné d'un progrès général dans le domaine de l'éducation. Parmi les droits fondamentaux mis de l'avant par l'esprit démocratique, le droit à l'éducation - clé de tous les autres - fut tôt l'objet d'une attention particulière. Ainsi l'idée de l'enseignement obligatoire et gratuit pour tous les milieux sociaux est devenue, en moins d'un siècle, une réalité à peu près universelle dans le monde occidental. La durée moyenne des études n'a cessé d'augmenter. Le nombre des étudiants dans les collèges et les universités, dans les écoles techniques et profession­nelles, a connu une progression vertigineuse.

De même, les adultes déjà engagés dans la vie n'ont cessé, depuis au-delà d'un siècle, de réclamer des cours du soir, des cours par correspondance et de multiples autres formes d'enrichissement de leur culture. D'après une enquête conduite aux Etats-Unis en 1950, plus de 50% de la population adulte de la république voisine pouvait être considérée comme ayant bénéficié de l'éducation des adultes. Les domaines touchés par ces expé­riences étaient extrêmement variés : sécurité automobile, art cu­linaire, religion, politique internationale, formation profession­nelle, beaux-arts.

Le progrès économique et technique : ses répercussions

Le monde occidental s'est élevé, depuis un siècle, à un niveau de progrès technique inconnu précédemment. L'homme s'est édifié des instruments de puissance formidable sur le plan industriel, sur le plan des loisirs et de la culture, et aussi sur le plan de la guerre. Mais on se rend compte, devant la crise cultu­relle et spirituelle indéniable qui accompagne ce progrès tech­nique, que les conquêtes de la technique et de la démocratie, pour donner leur plein rendement, doivent s'appuyer sur un immense travail d'éducation.

"Si les guerres peuvent être menées par la force", déclarait un ancien directeur général de l'UNESCO, "la paix ne peut être construite qu'avec le libre concours des citoyens. On comprend alors combien le problème de la paix est étroitement lié au pro­blème de la liberté, et combien le problème de la liberté est étroitement lié au problème de l'éducation." 2

Cette constatation de M. Torrès-Bodet, nous l'avons tous faite sur le plan de la vie quotidienne. Nous faisons face, comme adultes de 1957, à une foule de problèmes - sur le plan familial, religieux, culturel, professionnel et civique - pour lesquels, l'école, le collège et même l'université nous ont insuffisamment préparés. Qui d'entre nous ne s'est pas écrié un jour, à l'occa­sion d'une défaite amère ou d'une expérience coûteuse : "Ah! si mes parents et mes professeurs m'avaient donc prévenu de ce­la!" Constater cette vérité n'est pas mettre en accusation la fa­mille et le monde de l'enseignement. C'est tout simplement cons­tater le caractère extrêmement mouvant de la vie contemporaine et la difficulté évidente des institutions sociales et scolaires à s'a­dapter à cette évolution. Ces problèmes nouveaux ont beaucoup contribué à l'essor de l'éducation des adultes.

Les techniques de diffusion massive (Mass média)

Suivant de près les victoires sur l'analphabétisme et les progrès de la technique et de la justice sociale, le développement spectaculaire de la presse, de la radio, du cinéma et de la télé­vision a littéralement, depuis un demi-siècle, engendré un climat nouveau pour la culture. Des idées et des faits qui eussent été confinés naguère dans les secrets des laboratoires, dans les ar­chives judiciaires ou dans les salons bourgeois, ont littéralement gagné la place publique et les foyers les plus reculés. Qu'il suf­fise de mentionner ici quelques faits intéressant plus immédiate­ment les Canadiens de langue française. L'ensemble des quotidiens de langue française publiés au pays avaient, en 1956, "une circu­lation globale de 650,245 copies par jour environ, soit une co­pie par 4 personnes âgées de 15 ans et plus."3 Les journaux français de fin de semaine publiés à Montréal, tels que La Patrie du Dimanche, La Presse du Samedi, le Petit Journal, Samedi-Di­manche, etc., tiraient ensemble à plus d'un million d'exemplaires par semaine. Au recensement de 1951, 93% des foyers du Cana­da possédaient un ou plusieurs appareils de radio. On estimait récemment à plus de 2,500,000 le nombre de foyers canadiens munis d'un appareil de télévision; la seule région de Montréal en comptait plus de 400,000. On se rend compte de plus en plus que les nouveaux instruments de communication ne seront des sources de progrès pour la culture populaire que moyennant un sérieux travail d'éducation.

Débuts de l'éducation des adultes en Angleterre

L'Angleterre est considérée à bon droit comme le pays d'o­rigine de l'éducation des adultes. On pourrait dire en un sens que l'éducation des adultes est aussi vieille que l'humanité elle-même. Mais considérée sous les formes techniques que nous lui connaissons aujourd'hui, elle prit naissance en Angleterre au dé­but du XIXe siècle.

Trois facteurs principaux contribuèrent à ce développement. Le renouveau religieux apporté par l'action de John Wesley et de ses disciples à la fin du XVIIIe siècle entraîna la création, d'un bout à l'autre de l'Angleterre, d'un vaste réseau d'écoles populaires d'étude de la Bible. De 1785 à 1814, écrivent les au­teurs du célèbre rapport "A DESIGN FOR DEMOCRACY", "tout le pays fut couvert d'écoles dominicales".4 Ces écoles bi­bliques apprirent au peuple les rudiments de la lecture et semè­rent un début d'inquiétude sociale et politique.

Vinrent ensuite, dans la première moitiée du XIXe siècle, les célèbres Instituts de Mécanique (Mechanics' Institutes). L'a­vènement de l'industrie avait donné naissance, parmi le peuple, à un puissant courant de curiosité à l'endroit de la machine. Les ouvriers, notait le professeur Birbeck, veulent savoir comment fonctionnent les nouvelles machines mises entre leurs mains. Ce fut le début des Instituts de Mécanique, écoles populaires de vul­garisation scientifique. En 1851 il y avait en Angleterre, 610 Instituts groupant ensemble plus de 600,000 membres. Ces Ins­tituts devaient assez tôt être trahis par leur propre succès; le désir de plaire à un public qu'on voulait toujours plus vaste aboutit à une décadence rapide de leur vitalité intellectuelle.

L'influence la plus profonde et la plus stable dans le déve­loppement de l'éducation des adultes en Angleterre devait venir des mouvements de transformation sociale qui secouaient le pays vers le milieu du XIXe siècle. Les quatre principaux de ces mou­vements furent : le Chartisme, mouvement socio-politique qui visait à humaniser la condition ouvrière; le Coopératisme, qui vi­sait à une re-distribution démocratique de la richesse et qui ap­puya dès le début son action sur l'éducation; le Syndicalisme, qui devait exercer une profonde influence sur l'évolution de la po­litique contemporaine; la démocratisation de l'enseignement qui s'amorça définitivement à dater du milieu du XIXe siècle.

Depuis la fin du XIXe siècle jusqu'à nos jours, l'action de ces divers facteurs devait recevoir un appui considérable à la suite de l'intervention de plus en plus marquée des universités dans l'éducation des adultes.

L'éducation des adultes au Canada

Le Canada s'engagea très tôt dans l'éducation des adultes. Dès 1831, on organisait à Halifax un Institut de Mécanique calqué sur le modèle anglais. "En 1837 il existait en Nouvelle-Ecosse un collège de ce type dans toute localité de quelque im­portance et, en 1880, on en comptait 100 dans l'Ontario."(5) Du côté français, on relève, dans le Répertoire International de l'E­ducation des Adultes publié par l'UNESCO en 1953, les dates suivantes : en 1834, fondation de la Société Saint-Jean-Baptiste; en 1844, fondation de l'Institut Canadien, "pour assurer le développement culturel des adultes et des jeunes gens"; en 1858, fondation de la Société historique de Montréal, "pour étudier l'histoire du Canada et la faire connaître au moyen de confé­rences" 5

A compter de la fin du XIXe siècle, on assiste à de nom­breux développements : intervention des Ministères provinciaux d'Education et d'Agriculture, sous forme de cours du soir, de cours par correspondance, de services spécialisés de perfectionnement; création de bibliothèques publiques, d'offices gouvernementaux pour le cinéma et la radio-diffusion; fondation de centaines d'as­sociations et de services privés à des fins d'éducation populaire; initiatives des universités et des écoles supérieures : cours du soir, cours par correspondance, etc.

II. Nature, objectifs, esprit de l'éducation des adultes

La nature et les objectifs de l'éducation des adultes varient beaucoup selon les milieux où cette éducation est appelée à se réaliser.

Dans plusieurs pays où l'instruction élémentaire et la forma­tion professionnelle ne sont guère poussées, l'éducation des adul­tes consiste surtout en des cours et programmes de caractère im­médiatement utile : grammaire, langue, métier, arithmétique. L'é­ducation de base et la formation professionnelle sont, à ce point de vue, comme des préliminaires indispensables de la véritable éducation des adultes.

Dans un pays comme le Canada, il existe encore, malheureu­sement, certaines 2ones humaines et géographiques où s'impose un travail ardu dans le sens de l'éducation de base et de la for­mation professionnelle. Mais dans l'ensemble, l'équipement cul­turel de la population canadienne est assez complet pour que l'on puisse proposer à notre pays une conception plus exigeante de l'éducation des adultes.

Selon les meilleurs spécialistes contemporains de cette ques­tion, l'éducation des adultes, loin d'être un simple moyen d'amé­liorer son standard de vie en augmentant ses connaissances, apparait comme directement reliée à l'art, pour les individus et les groupes, de vivre leur vie ordinaire. On pourrait la définir, selon une formule suggérée par un spécialiste britannique, comme "une éducation qu'acquièrent volontairement des personnes d'âge mûr et qui ne vise pas directement à accroître leur valeur profession­nelle, mais à développer leurs aptitudes et leurs dons et à leur faciliter l'exercice de responsabilités sociales, morales et intellec­tuelles, dans le cadre de la communauté locale, nationale et inter-nationale."6

De cette définition très dense proposée par M. E. Hutchison, on peut tirer 5 traits majeurs de l'éducation des adultes : foi dans la capacité de progrès de l'adulte; relation essentielle avec l'idée de liberté et de responsabilité; souveraineté de l'éduqué; caractère foncièrement social et communautaire.

Est-il possible de changer les hommes ?

Si paradoxale que cette affirmation puisse sembler, l'édu­cation des adultes procède d'abord d'un acte de foi résolu en la perfectibilité indéfinie des hommes, quels que soient leur âge et leur condition sociale. Plusieurs personnes, qui croient avoir ac­quis l'expérience de la vie, en arrivent à croire qu'il est illusoire de chercher à améliorer les hommes et leur milieu.

"Vous croyez encore à la possibilité de changer les hommes ?"

"Vous pensez qu'il y a quelque chose à faire avec des adultes solidement ins­tallés dans leurs idées et leurs habitudes?"

Qui d'entre nous, engagé sur le terrain social ou dans une action difficile, n'a pas entendu un jour de telles objections?

A ces questions qui reflètent malheureusement un scepti­cisme assez répandu en Occident, l'éducation des adultes répond par un acte de foi vigoureux. Elle croit dur comme fer à la ca­pacité de progrès de l'homme. Elle affirme que nul ne peut res­ter en place, au point où il se trouve; elle proclame que la loi même de la condition humaine, c'est d'avancer ou de reculer, qu'il n'y a pas de soi-disant juste milieu entre les deux. C'est pourquoi elle choisit d'avancer.

Cherchant la raison de cette option, un éminent éducateur, le R.P. G. H. Lévesque, o.p., n'hésitait pas à en retracer l'ins­piration jusque dans la troublante et éternellement présente in­vitation du Christ, adressée à tous les hommes, sans distinction d'âge, de race, de sexe ou de classe : "Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait."7 En ce sens, l'éducation des adultes a la conviction de répondre "à un besoin essentiel et permanent de la nature humaine." 8Elle est une protestation directe et po­sitive contre l'humanisme académique et clos des générations an­térieures qui limitaient la culture à des cénacles d'initiés et de privilégiés de la fortune. Elle affirme, au moins un demi-siècle avant les sciences positives, certaines vérités que de nombreuses expériences scientifiques devaient plus tard confirmer : à savoir, comme le rappelait en mars 1953, S.S. Pie XII que, "l'adulte de 25 à 45 ans est en pleine possession de ses facultés d'apprendre; qu'il est capable d'une plus grande application volontaire; qu'il apprécie mieux ce qu'il apprend; qu'il ordonne mieux ses con­naissances et sait plus sagement les exploiter."9

Education centrée sur la liberté

La véritable éducation des adultes est celle qui s'adresse di­rectement aux problèmes reliés à la conquête et à l'exercice de la liberté et de la responsabilité tant personnelles que collectives, sur les plans spirituel, culturel, économique, familial, civique et so­cial. Comme son nom l'indique, quand on en pénètre tout le sens, elle ne vise pas uniquement à compléter l'instruction des adultes défavorisés par la fortune ou les conditions sociales. Elle vise littéralement à former, à produire des citoyens capables de penser et d'agir en adultes dans le monde contemporain.

C'est pourquoi l'éducation des adultes est aussi essentielle­ment liée à l'idée de liberté et de responsabilité : vivre en adulte, ce n'est, en effet, rien d'autre que de vivre en homme libre et responsable. Toutes les autres images que nous nous faisons souvent de la vie adulte - liberté de jouir, liberté d'exploiter ses semblables, liberté de mentir - n'en sont que des carica­tures et des déformations. C'est pourquoi aussi l'éducation des adultes est essentiellement volontaire et universelle.

Volontaire :

elle repose essentiellement sur la libre participation de citoyens responsables. Universelle : elle s'adresse aux citoyens de toutes les classes et de tous les milieux, car tous doivent continuelle­ment re-penser leur comportement et les problèmes de leur milieu pour devenir ou pour demeurer adultes. Ceci devrait disposer une fois pour toutes de la conception paternaliste en vertu de laquelle l'éducation des adultes aurait surtout "du bien à faire" dans les classes populaires. Ceux qui ont le plus besoin de l'éducation des adultes au sens entendu ici ne sont pas tou­jours les moins fortunés et les moins instruits. Aux adultes des milieux bourgeois, l'éducation des adultes offre une chance exceptionnelle de tonifier leur culture au contact de la vie réelle; elle leur offre une invitation unique à repenser les pro­blèmes d'aujourd'hui à la lumière de la réalité et sur un pied d'égalité avec leurs concitoyens de tous les milieux sociaux.

Souveraineté de l'Eduqué

Un principe capital en éducation des adultes est celui qui affirme la primauté de l'éduqué, c'est-à-dire de l'adulte qui accepte librement de parfaire son éducation. Nous ne sommes plus ici sur le terrain scolaire; il n'est plus question de maîtres et d'élèves, de règlements et de pensums, d'administration auto­ritaire et de programmes établis pour toute une génération. Il s'agit essentiellement de volontariat, de consentement personnel, d'efforts librement entrepris par des personnes qui ont dépassé l'âge de la discipline scolaire. Ces considérations plus que le genre même de problèmes auxquels s'intéresse l'éducation des adultes, entraînent de sérieuses conséquences pédagogiques.

Respect de la condition de l'adulte

L'éducation des adultes respecte la condition de l'éduqué. Elle accepte loyalement de partir, non d'un schème pré-établi à la lumière de données spéculatives, mais d'une acceptation honnête et réaliste du degré d'évolution, de la capacité d'assi­milation, des ressources propres et originales de l'éduqué. Elle s'ingénie à abolir dès le départ les barrières artificielles que pourraient constituer le langage, le vêtement, la condition so­ciale, la location géographique. Elle accepte de se laisser déterminer, en quelque sorte, dans ses programmes et son développement, par les besoins, les aspirations et les progrès de l'éduqué. On voit sans peine l'effort d'abnégation, le devoir d'effa­cement de soi, qui est requis des responsables. Ils ne sont plus des maîtres, mais des compagnons d'expérience qui reçoivent tout autant qu'ils communiquent.

Participation active de l'adulte

L'éducation des adultes repose sur la participation active de l'éduqué. Cette participation est conçue comme un élément essentiel de l'expérience éducative. Le degré de participation active des éduqués est toujours un critère capital d'évaluation lorsque des responsables se retrouvent pour mesurer la qualité éducative d'un programme ou d'une session de formation. Le professeur le plus chevronné de titres est invité à laisser de côté, pour un moment, son rôle de vedette-solo des grandes chaires universitaires. On lui demande de s'asseoir tout simple­ment au milieu de groupes de 8 ou 10 membres chacun; on insiste pour qu'il écoute encore plus qu'il ne parle. L'essentiel, c'est que l'éduqué découvre lui-même la vérité à laquelle il cherche à accéder.

Cette méthode conduit à des résultats étonnants. Ainsi une journée d'étude liturgique avait lieu dans une ville du Québec en 1955. On y comptait environ 150 participants venus d'une cinquantaine de paroisses. Il avait été fréquemment ques­tion, pendant la journée, "de messes blanches". Un professionnel distingué présent à la réunion, ne sachant pas de quoi il s'agissait, demande à l'aumônier de donner à l'assistance une définition. Habile éducateur, l'aumônier retourne la question à l'auditoire, demandant qu'une personne réponde à sa place. Un militant de la Ligue Ouvrière Catholique demande alors la parole. "Je ne saurais vous donner une définition, commence-t-il; mais nous en avons souvent organisé, de ces sortes de messes, dans notre section, à Shawinigan; voici comment nous faisions cela". Et l'on entendit, de la part de ce modeste ouvrier, un exposé lumi­neux où se rencontraient harmonieusement des données doctri­nales remarquablement précises et une inquiétude apostolique extrêmement aiguisée. Cet ouvrier n'avait pas appris; // avait fait.

Ce souci de participation active de l'éduqué a donné nais­sance à une foule de méthodes et de techniques dont la prin­cipale demeure sans doute la discussion libre en groupes limités en nombre, de manière à favoriser la participation de chaque membre. A cela, il faut ajouter des méthodes comme l'enquête et surtout l'action elle-même. Tous les éducateurs populaires s'accordent à reconnaître que l'action - bien orientée - est une extraordinaire école de formation; elle répond au génie même de l'adulte qui est foncièrement engagé dans l'action. Elle est la plus sûre garantie de préservation du caractère con­cret de l'éducation des adultes.

Education concrète

L'éducation des adultes est éminemment concrète. Ce ca­ractère s'affirme et dans le choix des problèmes et dans le choix des méthodes de travail. Sur l'un et l'autre plan, l'éducation des adultes est foncièrement inductive. Elle part des réalités les plus simples pour remonter aux explications les plus difficiles.

Choix des programmes

II faut partir ici de la vie et de la réalité quotidiennes plutôt que de la théorie ou des synthèses toutes faites. Plusieurs édu­cateurs habitués aux méthodes de l'enseignement traditionnel, ont enregistré à ce chapitre des échecs regrettables qui les ont fait conclure à tort à l'inefficacité de l'éducation des adultes. D'autres ont beaucoup de peine à accepter l'anarchie apparente, le désordre intellectuel, l'absence de lignes clairement définies, qui caractérisent souvent un programme d'éducation populaire. Ils sont prisonniers de catégories conventionnelles, de cadres académiques qui les influencent à leur insu. Ils ignorent la fameuse remarque de Pascal, suivant laquelle, en beaucoup de choses, "le début vient à la fin". En éducation populaire, on part de problèmes tangibles et visibles, de réalités présentes dans la vie de tous les jours. Ces problèmes sont à la fois vastes et multiples : il y a les problèmes de salaires, de syndicalisme, d'organisation du budget; il y a les problèmes de la vie conjugale, de l'éducation des enfants, des relations avec les voisins; il y a les problèmes de la presse, du cinéma, de la radio et de la TV; il y a les problèmes de l'ordre social et économique; il y a les problèmes de la vie civique et des affaires publiques. C'est à même ces réalités que doit être amorcé et conduit un authen­tique effort d'éducation des adultes.

Méthodes pédagogiques

L'éducation des adultes accorde d'emblée sa préférence aux méthodes concrètes, c'est-à-dire aux méthodes où une place de choix est laissée à l'élément sensible et à l'activité des intéressés. Cela explique que les conférences académiques, les cours of­ficiels, les discours solennels ne sont guère de nature à en­thousiasmer les éducateurs populaires. A ces formes, ils préfèrent les expériences vécues, les démonstrations concrètes et visibles, les voyages, les expositions, les discussions libres et ouvertes, les enquêtes directes. Les moyens audio-visuels de communica­tion - films, TV, affiches, illustrations - combinant harmo­nieusement l'élément sensible et l'élément intelligible - sont particulièrement appréciés en éducation des adultes. Les moyens purement conceptuels ou verbaux sont, par contre, considérés et utilisés avec une grande réserve. Cela ne veut pas dire qu'ils soient méprisés ou sous-estimés. L'expérience enseigne même que de nombreux adultes des milieux les plus populaires ont pu parvenir, grâce à une pédagogie sagement graduée, à une capa­cité étonnante de réflexion et à une finesse remarquable d'ex­pression. Mais leur valeur au point de départ est considérée comme nettement limitée.

Caractère communautaire de l'éducation des adultes

L'éducation des adultes est impensable et inexplicable en dehors d'une référence à la marche et aux problèmes de la société. En éducation des adultes, l'homme est toujours pris en tenant compte de son insertion dans les diverses communautés dont il fait partie. C'est pourquoi on s'accorde à reconnaître que l'éducation des adultes est foncièrement sociale ou com­munautaire.

Anti-individualiste

L'éducation des adultes ne vise pas d'abord ni directement à la promotion personnelle de certains individus; elle est conçue essentiellement en fonction d'ensembles sociaux. Ainsi l'édu­cation ouvrière n'a pas pour but direct de produire un nombre déterminé d'ouvriers culturellement supérieurs à leurs confrères, même si un tel résultat s'avère souvent inévitable dans la pra­tique; elle vise d'abord et spécifiquement à la promotion sociale, culturelle et spirituelle de tout un ensemble : la classe ouvrière. De sorte qu'un programme d'éducation populaire vraiment digne de ce nom est toujours, en réalité, une invitation à servir et à s'engager plutôt qu'à recevoir. En fin de compte, celui qui en bénéficie davantage est l'éduqué qui a réussi, non à acquérir le plus de connaissances ou de succès aux examens, mais à prendre à la faveur de cette expérience un nouveau style de pensée et de vie. On a écrit avec justesse que l'un des plus cé­lèbres programmes d'éducation populaire, celui de la Workers' Educational Association en Grande-Bretagne, avait perdu depuis quelques années beaucoup de sa vigueur originelle à cause d'un amenuisement prononcé de ce caractère social. D'initiative vouée à la promotion d'un milieu, le mouvement s'est imperceptible­ment mué en une vaste réalisation culturelle s'adressant princi­palement à des individus désireux d'élargir leurs connaissances. Il ne paraît plus posséder autant d'élan qu'autrefois.

Engagement concret dans les problèmes de la société

L'éducation des adultes est sociale en cet autre sens quelle est directement intéressée et même impliquée dans cet élan général qui pousse l'humanité vers une transformation des structures sociales. Partant par principe de problèmes et de si­tuations de misère physique ou spirituelle dans lesquels sont pris les hommes d'aujourd'hui, l'éducation des adultes serait gravement inconséquente avec elle-même si elle ne s'intéressait vivement à la solution de ces problèmes. Elle n'a d'autre objet au fond, que de faire prendre conscience aux hommes des pro­blèmes auxquels ils ont à faire face et de leur fournir les instru­ments conceptuels et spirituels nécessaires pour qu'ils trouvent une solution à ces problèmes. Il ne faut pas avoir peur de cette éducation populaire engagée. Ce qu'on est en droit d'attendre par contre, c'est que l'éducation des adultes, tout en ne versant pas dans une neutralité incolore et impossible, évite aussi de tomber dans la partisannerie et la partialité, dans l'esprit de chapelle ou de classe. La relation essentielle qui lie le travail d'éducation à la poursuite de la vérité exige que l'éducation des adultes soit foncièrement objective, c'est-à-dire fidèle à la fois au réel et à son idéal de promotion du peuple.

Une loi essentielle : le travail en équipe

L'éducation des adultes est enfin sociale dans son pro­cessus même, c'est-à-dire qu'elle se fait essentiellement ensemble, dans un climat d'étroite association entre tous les intéressés. Une loi fondamentale de l'éducation populaire, c'est le travail en équipe. Cette formule de travail a un double objet : permettre à chaque membre d'un groupe de donner le meilleur de lui-même; aider le groupe comme groupe à donner sa pleine mesure, à atteindre sa pleine stature. Elle favorise la distribution la plus large possible des responsabilités entre les membres du groupe; elle permet les projets et les réalisations d'ensemble; elle com­pense les défauts de l'un par les qualités de l'autre; elle tempère sagement les ambitions individuelles et atténue l'effet de cer­taines infériorités naturelles; elle développe l'esprit de tolérance, l'esprit de coopération, l'esprit de renoncement, l'aptitude à apprécier autrui, le sens du bien général : qualités extrêmement importantes pour des citoyens vivant sous un régime démo­cratique.

Esprit de l'éducation des adultes

Ces traits que nous venons de décrire suffisent à suggérer l'esprit qui anime l'éducation des adultes. Cet esprit s'inscrit historiquement dans la ligne de l'humanitarisme généreux et réformiste qui traversa l'Angleterre et les pays anglo-saxons vers la fin du siècle dernier et le début du siècle actuel. On y re­trouve une confiance foncière en la possibilité d'amélioration et d'expression de l'homme, pourvu que ce dernier jouisse de conditions normales d'existence. On y retrouve la même aspiration égalitariste qui répugne à toute conception trop catégorique du chef et de l'autorité. Mais à mesure que l'éducation des adultes s'est répandue à travers le monde, elle a tendu à se couper de ce qui aurait pu la lier à la lettre de ses origines. Elle apparaît aujourd'hui comme un puissant mouvement pédagogique soli­dement enraciné dans les découvertes contemporaines de la psychologie et des sciences sociales. Elle tend de plus en plus à gagner toutes les classes de la société. Elle exprime, sur le plan de l'éducation, une tendance foncièrement optimiste dans sa philosophie, essentiellement réaliste et sociale dans sa péda­gogie. Elle est de plus en plus soucieuse de méthodes scientifi­ques et de saine auto-critique. Elle tend, en somme, à s'appliquer à elle-même l'esprit et les méthodes que les adultes mettent en oeuvre dans les autres secteurs de leur activité.

III. Organisation de l'éducation des adultes an Canada

Un trait dominant : la diversité

L'organisation de l'éducation des adultes au Canada reflète fidèlement la diversité des langues, de régimes et de milieux qui caractérise notre pays. Pour des raisons d'ordre pratique, nous nous bornerons ici à donner les lignes majeures de l'orga­nisation dans le secteur de langue française du pays.

Les deux meilleures sources disponibles à ce sujet sont les suivantes :

  • Répertoire National de l'Education Populaire au Canada français, publié en 1949 par la Société Canadienne d'En­seignement Postscolaire (devenue depuis ce temps, l'Ins­titut Canadien d'Education des Adultes). Cet ouvrage de 332 pages présente une description détaillée des principaux services disponibles.
  • Répertoire International de l'Education des Adultes, publié par l'UNESCO en 1953. Le chapitre consacré au Canada (pages 105 à 117) fut rédigé avec la collaboration de la Canadian Association for Adult Education et de l'Institut Canadien d'Education des Adultes.

Les organismes et services existants peuvent être groupés dans les quatre catégories suivantes :

Associations, mouvements et services privés, non-gouvernementaux

On peut énumérer ici des groupements et institutions comme les syndicats ouvriers, les chambres de commerce, les mouve­ments d'Action Catholique, les Jeunesses Musicales du Canada, les Coopératives et les Caisses populaires, les Ecoles de Parents, les Sociétés Saint-Jean-Baptiste, l'Union Catholique des Culti­vateurs, les groupes de fermières.

Dans son célèbre ouvrage sur "La démocratie en Amérique", Alexis de Tocqueville s'étonnait de la prolifération sur le conti­nent nord-américain des associations libres de citoyens. "Les Américains de tous les âges, de toutes les conditions, de tous les esprits, observait-il, s'unissent sans cesse. Non seulement ils ont des associations commerciales et industrielles auxquelles tous prennent part, mais il en ont encore de mille autres espèces : de religieuses, de morales, de graves, de futiles, de fort générales et de très particulières, d'immenses et de fort petites; les Amé­ricains s'associent pour donner des fêtes, fonder des séminaires, bâtir des auberges, élever des églises, répandre des livres, en­voyer des missionnaires aux Antipodes; ils créent de cette manière des hôpitaux, des prisons, des écoles. S'agit-il enfin de mettre en lumière une vérité ou de développer un sentiment par l'appui d'un grand exemple, ils s'associent.. ."10

De Tocqueville admirait ce phénomène et y voyait l'ex­pression d'un art de vivre en communauté. En vérité, le simple fait de s'associer à ses concitoyens dans un groupement libre­ment organisé constitue déjà pour un homme une expérience très éducative. Cette impression s'accentue si l'on étudie les problèmes dont s'occupent des centaines d'associations.

Une enquête de l'Institut Canadien d'Education des Adultes, conduite en 1953, apporta à ce sujet des renseignements signifi­catifs. Il apparut que la majorité des 37 organismes privés con­sultés appliquaient leurs efforts à la solution d'un ou de plu­sieurs problèmes directement reliés à la conquête ou à l'exer­cice de la liberté. Sur les 37 organismes, 62% s'occupaient de formation sociale; 60% de formation civique; 54% de forma­tion spirituelle et religieuse; 54% d'éducation familiale; 54% d'éducation économique.

La même enquête révélait que les moyens pédagogiques utilisés par les groupements privés étaient, en général, des moyens modestes visant à favoriser le travail par petits groupes ou par l'intermédiaire de responsables : causeries, réunions de chefs, cercles d'études, enquêtes, sessions intensives, publications spécialisées, etc.

Le travail de ces centaines de groupements privés est-il partout de valeur égale ? Evidemment non. La meilleure manière de les évaluer serait, pour chacun de mesurer son propre travail à l'aide des critères proposés dans cette brochure.

Organismes de diffusion massive

Ceci comprend journaux, revues, postes de radio et de télévision, cinémas. Toute la production de ces divers organes de diffusion est loin d'avoir une valeur positive d'éducation. Mais le fait reste que la majorité des citoyens tirent de ces sources la grande partie de leur culture. Voici quelques chiffres :

Nombre de journaux quotidiens de langue française au Canada : 12

Nombre de journaux hebdomadaires de langue française au Canada :plus de 100

Nombre de postes de radio de langue française au Canada : 45

Nombre de postes de télévision de langue française au Ca­nada : 8

On estime, de plus, que l'adulte moyen, dans la province de Québec, fréquente le cinéma, en moyenne 22 fois par année. Pour les villes de Montréal et Québec, cette moyenne s'élevait, en 1952, à 40 fois par année.

Institutions d'enseignement

Suivant en cela l'exemple des pays anglo-saxons, les insti­tutions d'enseignement canadiennes de langue française, réalisent depuis quelques années, qu'elles ne sauraient demeurer repliées sur elles-mêmes et n'exister qu'en fonction de leurs élèves im­médiats. Elles ont mis sur pied, ces dernières années, une liste impressionnante de services destinés directement à la commu­nauté, c'est-à-dire principalement des adultes engagés dans la vie. Les Universités de Québec, Montréal et Ottawa comptent chacune un Service Permanent d'Extension ou d'Education Populaire. De nombreux collèges classiques mettent désormais une partie de leurs ressources culturelles (livres, disques, salles, professeurs) à la disposition de groupements d'adultes. Les institutions du plan primaire mettent, en plusieurs endroits, des cours spéciaux à la disposition des adultes. De même, les insti­tutions d'enseignement spécialisé.

Services gouvernementaux

Le gouvernement fédéral, les gouvernements provinciaux et les municipalités du Canada ont mis sur pied, depuis le début du siècle, un vaste réseau d'organismes travaillant en tout ou en partie dans l'éducation des adultes.

Au plan fédéral, mentionnons la Société Radio-Canada, l'Office National du Film, les Services éducatifs de la Santé Nationale et de l'Agriculture, la Galerie des Arts, le Conseil des Arts du Canada.

La province de Québec compte, entre autres, un Service de Ciné-Photographie, une Division de Culture Populaire et un Office des Cours par Correspondance du Ministère de la Jeunesse, des services d'experts en agronomie, des musées et des bibliothèques.

Les gouvernements municipaux maintiennent des services d'information sanitaire et hygiénique, des musées, bibliothèques et endroits de loisirs.

Enfin, différents ministères ou départements, aux trois niveaux, accordent des subventions et octrois à de nombreux organismes privés.

De manière générale, on constate chez la majorité des organismes gouvernementaux, une concentration sur les préoc­cupations de type utile, v.g. hygiène, alimentation, observance des lois, compétence professionnelle, urbanisme, enseignement ménager, etc.

Organes d'unité : CAAE et ICEA

Le Canada n'est pas le seul pays où l'on rencontre une aussi grande diversité dans l'éducation des adultes. La situation est la même dans tous les pays démocratiques. Cette diversité, les éducateurs populaires l'acceptent comme normale, comme saine et même comme désirable. Mais en même temps qu'ils pensent ainsi ils éprouvent davantage, semble-t-il, le besoin d'une cer­taine unité dans tous les problèmes et aspirations qui leur sont communs. Ils éprouvent aussi le besoin de se retrouver autour d'un foyer qui assure la coordination et la promotion du mou­vement.

C'est pourquoi, dans la plupart des pays, il s'est constitué, ces dernières années, des centres nationaux de liaison et de coordination de l'éducation des adultes. Ces organismes ont pour objet de permettre aux personnes et aux institutions enga­gées dans l'éducation populaire de se rencontrer pour échanger idées et expériences, d'assurer la représentation adéquate de l'éducation des adultes dans la vie nationale et internationale, de promouvoir par tous les moyens l'éducation des adultes dans tous les milieux sociaux.

Le premier organisme du genre à être mis sur pied au Canada fut la Canadian Association for Adult Education. Créée en 1935 à la suite d'une enquête nationale, la CAAE groupait au début l'élément de langue anglaise et celui de langue fran­çaise. Mais on découvrit bientôt que, sans renoncer à une coo­pération considérée comme vitale avec le groupe de langue anglaise, les Canadiens de langue française auraient profit, dans un domaine aussi vital que l'éducation populaire, à se donner pour le moment des cadres distincts sur le plan national. C'est ainsi que fut fondée, en 1946, la Société canadienne d'Ensei­gnement postscolaire. Depuis 1952, cette Société s'appelait la Société canadienne d'Education des Adultes. Elle fut de nouveau baptisée à la suite d'une charte fédérale émise le 7 août 1956. Elle s'appelle désormais l'Institut Canadien d'Education des Adultes ou ICEA.

L'ICEA est reconnu comme la fédération nationale des organismes engagés dans l'éducation des adultes pour la partie francophone du pays. Près de 50 sociétés et organismes font partie de l'ICEA : de ce nombre, il y a plusieurs universités, les grands mouvements syndicaux, les associations patronales, les mouvements d'Action Catholique, divers groupements cul­turels, artistiques, professionnels. Etant donné que l'ICEA est appelé à se prononcer de temps à autre sur la politique gouvernementale en éducation des adultes, il a été jugé préférable de ne pas admettre les organismes gouvernementaux au titre de membres réguliers; plusieurs délégués de ces services siègent toutefois sur des comités de travail de l'Institut; et les relations sont généralement cordiales.

L'ICEA incarne ainsi, de manière plus évidente, sur le plan national, l'esprit, l'objectif et les réalisations de l'éducation des adultes dans le secteur de langue française du pays. Mais il tire sa raison d'être et son utilité de l'existence même d'une foule d'organismes particuliers, du travail de milliers d'édu­cateurs bénévoles ou professionnels : les uns et les autres occu­pent une place essentielle dans le tableau de l'éducation des adultes au Canada.

Bibliographie commentée

préparée avec la collaboration de M. NAPOLÉON LEBLANC

Directeur du Centre de Culture Populaire de l'Université Laval.

Sur l'éducation des adultes en général

TOWARD A PHILOSOPHY OF ADULT EDUCATION

Lesland P. Bradford, Adult Education, Winter 1957, (Vol. VII, No. 2), Adult Education Association, U.S.

L'auteur, directeur de la Division d'Education des Adultes à la National Education des Etats-Unis, décrit les 3 objectifs de l'éducation des adultes : l'équilibre intérieur des individus, leur attitude envers le monde extérieur et leur intégration dans la vie sociale. Il résume ensuite les postulats pédagogiques fondamen­taux sur lesquels doit reposer un programme d'éducation des adultes.

A DESIGN FOR DEMOCRACY

En collaboration, Max Parish, London, 222 pages. Rapport d'une Commission gouvernementale d'enquête sur l'édu­cation des adultes au Royaume-Uni, d'abord publié en 1919, réédité en 1956.

Ce livre, qui date de 1919, fut publié à un tournant de l'éducation des adultes en Angleterre. Il fut écrit par des hom­mes conscients des transformations sociales de leur pays causées par le développement industriel et par la guerre de 1914-1918. Par une analyse de l'expérience passée, les auteurs définissent de nouvelles perspectives à l'éducation des adultes. Cette défi­nition s'accompagne d'une discussion des rôles propres à l'Uni­versité, aux organisations bénévoles et aux agences gouverne­mentales dans le développement d'un plan d'ensemble de l'édu­cation des adultes en Angleterre.

Ce livre est considéré par les spécialistes comme un classi­que de l'éducation des adultes. C'est sans doute à cause de l'universalité des principes invoqués et des méthodes proposées que cet ouvrage a particulièrement retenu l'attention, tant aux Etats-Unis qu'au Canada.

ADULT EDUCATION - THE COMMUNITY APPROACH

Sheats, Jayne, Spence. Dryden Press, 1953. 530 pages.

On parle souvent de l'aspect fonctionnel de l'éducation des adultes. Nous ne parvenons pas toujours à définir cet aspect fonctionnel d'une façon satisfaisante. La lecture du livre "Adult Education" nous en propose une définition élaborée. En effet les auteurs s'appliquent à analyser les nombreux programmes d'éducation des adultes qui existent aux Etats-Unis en se plaçant du point de vue des divers publics auxquels ces programmes s'adressent. Le lecteur canadien trouvera profit à lire la première et la troisième partie du volume. La première partie traite avec maîtrise les impératifs sociaux qui inspirent le mouvement d'édu­cation des adultes américains. Quant à la troisième partie, elle consacre deux chapitres à l'étude du problème des méthodes et du matériel pédagogique en partant des données de la psychologie scientifique.

À TOI CALIBAN

Joseph Folliet, Ed. Chronique Sociale de France, Lyon, 1956, 272 pages.

Joseph Folliet ouvre un dialogue avec le militant de l'édu­cation populaire. En termes simples et concrets, Folliet tente de situer la culture populaire dans la culture tout court. L'ouvrage ne propose aucune recette, aucune formule magique, mais s'ap­plique principalement à montrer que la culture consiste en un travail méthodique et continu sur soi-même. L'auteur aborde la question de la méthode dans une perspective très large. Selon l'expression de l'auteur "on y trouve les chemins qui conduisent à la culture, les vieux comme les neufs". Il les décrit tous, sans préjugé, en mentionnant les conditions d'efficacité propres à chacun. Cet ouvrage peut être un puissant stimulant.

L'ÉDUCATION DES ADULTES : TENDANCES ET RÉALISATIONS ACTUELLES

UNESCO, (coll. "Problème d'Education") Paris, 1952, 152 pages.

L'Unesco a réuni dans cet ouvrage quelques-uns des docu­ments de travail préparés à l'intention des membres de la con­férence de l'éducation des adultes tenue à Elseneur en juin 1948. De grandes figures parmi les spécialistes de l'éducation des adultes y ont contribué. Par exemple, Sir John Maud, d'An­gleterre, soumet quelques propositions cohérentes sur le sens de l'éducation des adultes. Joffre Dumazedier, de France, pro­pose une approche nouvelle à la définition du contenu de l'édu­cation des adultes. Enfin le Dr W. C. Hallenbeck, de l'Univer­sité Columbia aux Etats-Unis, présente un essai de définition de la méthode en éducation des adultes en proposant "plutôt d'étu­dier les facteurs qui déterminent le choix de la méthode."

MAÎTRE DE LEUR PROPRE DESTIN

Mgr. H. M. Coady, Garden City Press, Gardenvale, P. Que., 1941, 188 pages.

C'est l'histoire prodigieuse du mouvement d'Antigonish. II s'agit avant tout d'une monographie qui relate les diverses étapes du développement des coopératives dans les provinces Mari­times et des méthodes utilisées. L'ouvrage met implicitement en relief le rôle de la méthode par rapport à un contenu à commu­niquer et des objectifs à atteindre.

CREATIVE LEADERSHIP OF ADULT EDUCATION

Paul Essert, Prentice-Hall Inc., New York, 1951, 333 pages.

Cet ouvrage est le résultat d'un voyage d'étude fait par l'auteur à travers les Etats-Unis. Professeur au Teachers' Collège de l'Université Columbia, M. Essert entreprit d'aller observer sur place divers programmes d'éducation des adultes tels que cours à domicile, cercle d'étude, programme d'action commu­nautaire. Dans une première partie l'auteur propose quelques critères utiles à l'appréciation de la qualité et de l'efficacité de l'éducation des adultes. Puis, par la suite, il emploie ces critères pour analyser des programmes types d'éducation popu­laire.

PRINCIPES D'ÉDUCATION POPULAIRE

Abbé Robert Kothen, Ed. J. Duculot, Gembloux, 1944, 221 pages.

Volume rédigé à partir des notes d'un cours donné à l'Ecole Catholique du Service Social de Bruxelles et à l'Ecole Supérieure pour Ouvriers Chrétiens d'Heverté. Cet ouvrage traite surtout de principes généraux.

SUR L'ORGANISATION DE L'ÉDUCATION DES ADULTES

RÉPERTOIRE INTERNATIONAL DE L'ÉDUCATION DES ADULTES

UNESCO, Paris, 1953, 372 pages.

L'Unesco présente ici une série de monographies sur l'état de l'éducation des adultes dans les pays membres. Chaque mono­graphie fut préparée par des autorités compétentes de chaque pays. Le répertoire est un instrument de travail. Il permet de prendre connaissance avec les divers programmes de l'éducation des adultes de chaque pays.

Chaque monographie est généralement précédée d'une in­troduction précisant la conception qu'on a de l'éducation des adultes selon les problèmes qu'elle doit résoudre localement.

RÉPERTOIRE NATIONAL DE L'ÉDUCATION POPULAIRE AU CANADA FRANÇAIS

Institut Canadien d'Education des Adultes, Québec, 1949, 332 pages.

Résultat d'une enquête menée d'un bout à l'autre du Canada de 1948 à 1950, le Répertoire fut réalisé par la Société cana­dienne d'Enseignement Postscolaire (aujourd'hui appelée l'Insti­tut Canadien d'Education des Adultes). Le Répertoire présente une description détaillée des réalisations et méthodes de travail des organismes gouvernementaux et privés engagés dans l'édu­cation des adultes. Le Répertoire est maintenant épuisé mais il constitue une source indispensable de renseignements et peut-être consulté avec profit dans toutes les bibliothèques.

L'ÉDUCATION DES ADULTES

Napoléon LeBlanc, Rapport de la Commission Royale d'Enquête sur les Problèmes Constitutionnels de la Province de Québec, Annexe 4, cf. pages 321 à 355.

Texte rédigé pour la Commission Royale d'Enquête sur les Problèmes Constitutionnels de la Province de Québec, cf. Rap­port de la Commission, Annexe A, intitulé : "Contribution à l'étude des problèmes et des besoins de l'enseignement dans la province de Québec."

ADULT EDUCATION IN CANADA

J. R. Kidd et autres, Canadian Association for Adult Education. Toronto, 1950, 249 pages.

Il s'agit principalement d'une anthologie sur l'éducation des adultes. Cet ouvrage présente en effet des extraits d'études faites par des éducateurs de langue anglaise, engagés, à un titre ou à un autre, dans l'éducation des adultes. L'ouvrage décrit aussi quelques programmes canadiens d'éducation des adultes tels qu'ils existent dans des organisations particulières.

L'ÉDUCATION DES ADULTES AU CANADA

Institut Canadien d'Education des Adultes, Vue d'ensemble, orien­tations, essai de définition. Québec, 1952, 54 pages.

Brochure donnant une vue générale des origines et des orientations actuelles de l'éducation des adultes au Canada.

SUR DIVERS ASPECTS DE L'ÉDUCATION DES ADULTES

LES INSTITUTIONS D'ENSEIGNEMENT ET L'ÉDUCATION POPULAIRE

Institut Canadien d'Éducation des Adultes, Montréal, 1956, 55 pages.

Rapport d'un Symposium tenu à Québec du 2 au 5 mai 1956.

PUBLICATIONS GOUVERNEMENTALES ET ÉDUCATION POPULAIRE

Institut Canadien d'Éducation des Adultes, Montréal, 1957, 43 pages.

Rapport d'une Rencontre tenue à Montréal en décembre 1956.

LES ÉMISSIONS ÉDUCATIVES DE LA RADIO ET DE LA TÉLÉVISION

Institut Canadien d'Education des Adultes. Répertoire annuel, Montréal, 1957, 64 pages.

ADULT EDUCATION IN THE CANADIAN UNIVERSITY

J. R. Kidd, Canadian Association for Adult Education, Toronto, 1957, 138 pages.

"Report of a Survey conducted in 1955."

OXFORD AND WORKING CLASS EDUCATION

By a Joint Committee, University Press Oxford, 1909, ré-imprimé en 1951.

Ouvrage célèbre qui ouvrit la voie à une vision élargie du rôle de l'université dans la Société contemporaine.

LE RÔLE DES BIBLIOTHÈQUES PUBLIQUES DANS L'ÉDUCATION DES ADULTES

Thomson, Sydney et Tompkins, UNESCO, Paris, 1950, 120 pages.

Notes

1Kempfer, Howard, Adult Education, McGraw-Hill Book Co., N.Y., 1955, p. 3
2 UNESCO, L'éducation des adultes, Tendances et réalisations actuel­les, Paris, 1952, p. 13
3 Voir pour ces chiffres et la plupart de ceux qui suivent dans ce paragraphe, Rapport de la Commission Tremblay, Annexe 4, étude de N. LeBlanc sur "l'éducation des adultes dans la province de Québec" p. 332
4 A DESIGN FOR DEMOCRACY : Rapport d'une Commission gou­vernementale d'enquête sur l'Education des adultes au Royaume Uni, réédition 1956, (1ère édition, 1919) - cf. p. 165
5 UNESCO, Répertoire International de l'Education des Adultes, Pa­ris, 1953, p. 105
6UNESCO, Adult Education, Currents, Trends and Practices.
7 Inst. Can. d'Education des Adultes, Les Institutions d'enseignement et l'éducation populaire, Rapport d'un Symposium tenu à Québec du 2 au 5 mai "56, cf. allocution du R.P. G. H. Lévesque, o.p., sur le thème du Symposium p. 6-11
8 ib.
9 S.S. Pie XII, L'éducation populaire des adultes, 19 mars 1953 cf. I.S.P., "Actes Pontificaux", no 55, p. 7
10 Tocqueville, Alexis de, De la Démocratie en Amérique, vol. II, p. 181
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